Bonjour à tous et toutes,

Aujourd’hui nous vous proposons de découvrir l’histoire de RAGNAR LODBROK, fils de Sigurd Hring, roi de Danemark.

Nous avons comme source pour l’histoire de Ragnar Lodbrok quatre sources principales savoir :

  • Le récit du neuvième livre de Saxo,
  • Les deux Sagas islandais :
    1° Saga af Ragnari Konungi Lodbrok ok sonum hans,
    2° Thattr af Ragnars sonum
  • Le poème Krakumal qu’a, suivant la tradition, chanté Ragnar avant de mourir (Lodbrokarkvida).
Ragnar, gravure tiré de La Chronique de Nuremberg
Ragnar à la fin de sa vie dans le trou rempli de serpents

En premier lieu nous vous partageons un long article tiré du Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, publié en 1882 :

Ragnar Lodbrok est l’un des plus célèbres vikings. Les poètes l’ont beaucoup chanté dans leurs chansons, les historiens l’ont vanté dans leur Sagas ; les familles ont commencé leurs arbres généalogiques avec lui et néanmoins Ragnar reste un personnage énigmatique, beaucoup de choses sont dites et rapportées le concernant. 

Les études sur Ragnar Lodbrok il y en a déjà beaucoup ; le résultat en plutôt éclectique. M. Jessen, dans ses recherches sur la haute antiquité du Nord (Undersœgelser til nordisk Oldhistorie af C. A. E. Jessen), en traitant l’histoire de la famille de Lodbrok, a réussi à prouver que les généalogies et les traditions du Nord sont sans valeur. Le résultat a été d’une grande importance pour les études de l’histoire de la suède, mais quant à ce qui nous intéresse, M. Jessen n’est pas arrivé à des conclusions soutenables. Il prouve en gros, l’évidence que le nom du père de Ragnar Sigurd-Ring, est né d’une confusion de quelques lignes royales, où les deux rois contemporains et de pouvoir égal, Sigurd et Ring, sont nommés comme prédécesseurs de Ragnar, et que le Ragnar de Saxo le grammairien joue le même rôle que le Reginfred des annales franques. Mais M. Jessen ne nous montre pas pourquoi on a fait de ce pauvre Reginfred le plus grand héros du temps des Vikings, et pourquoi on lui a attribué justement toutes ces guerres et toutes ces conquêtes. Essayons s’il est possible de trouver le vrai Ragnar Lodbrok et son histoire authentique en expliquant pourquoi on a attribué à ce personnage ces expéditions et ces conquêtes tant vantées dans les Sagas scandinaves. Le sujet est quelque peu confus et compliqué, les recherches nous conduiront à des points très différents et au milieu de sources très diverses quelque-fois nous devrons analyser des annales solides, quelquefois des traditions fabuleuses. Je demande au lecteur de me suivre jusqu’au bout avec attention. 

I. 

Nous possédons pour l’histoire de Ragnar Lodbrok quatre sources principales savoir le récit du neuvième livre de Saxo, les deux Sagas islandais Saga af Ragnari Konungi Lodbrok ok sonum hans (Fornaldar soegur, I, 239-99 Antiquités russes, Ier vol.), et Thattr af Ragnars sonum (L. c., I, 342-60) enfin le poème Krakumal qu’a, suivant la tradition, chanté Ragnar mourant (Lodbrokarkvida) (Krakas Maal, ved C. C. Rafn, 1826. Avec une traduction en latin et en français). Les deux Sagas semblent dater d’un temps assez moderne. Ainsi Keyser (Efterladte Skrifter, I, 391 et suiv), dans son histoire de la littérature des Norvégiens, croit le Saga de Ragnar composé dans la seconde moitié du XIIIe siècle, le Thattr, vers 1300. L’âge du « Krakumal » est très discuté parmi les savants suivant l’opinion de M. Keyser (L. c., I, 276), le poème date du IXe siècle, tandis que M. Storm (Norsk Hislorisk Tidsskrift, III, 78) le croit écrit dans le XIII » siècle. 

Nous nous occuperons ici surtout du récit de Saxo, le texte le plus ancien et le plus étendu sur les expéditions de Ragnar dans les différents pays de l’Europe tandis que les Sagas s’occupent surtout de ses aventures d’amour. Nous allons énumérer aussi brièvement que possible ses exploits et ses conquêtes. 

Ragnar fils du roi Sigurd-Ring, monta sur le trône après la mort de son père. Pendant une expédition qu’il entreprit en Suède une guerre civile éclata en Danemark les habitants du Jutland et de la Scanie se révoltèrent contre les Selandais, qui avaient pris parti pour Ragnar celui-ci dut revenir en toute hâte et défit les insurgés. Quelque temps après les mécontents fomentèrent de nouveaux troubles et élirent pour roi un certain Harald, qui, avec toute son armée, fut défait par Ragnar. Puis l’infatigable guerrier partit en expédition en Angleterre et tua Hamon, le père du jeune prince Ella. Il conquit l’Écosse et les îles adjacentes ainsi que la Norvège, et il installa partout ses fils comme régents. Pendant ce temps Harald fut proclamé encore une fois roi de Danemark, et Ragnar dut marcher contre lui. Harald s’enfuit auprès de l’empereur Charlemagne, Ragnar le poursuivit et battit l’armée impériale. Puis le héros passa en Suède, où, après un duel avec le géant Scardh, le fils de Ragnar, Bjœrn, fut créé roi. L’armée danoise se tourna vers le Sud, et Ragnar combattit les deux princes royaux de l’Hellespont, Dian et Daxon, ainsi que l’armée russe et l’armée skythe qui venait à leur secours. Hvitsœrk fut roi de la Scythie. Nous passons sur ses combats avec les Finnois et les Bjarmois pour les traiter d’une manière spéciale un peu plus loin en racontant la triste fin de ce magnifique drame. Dans la campagne contre le prince Hella, Ragnar tomba au pouvoir de son ennemi et fut jeté dans une fosse remplie de serpents. Sous les morsures de ces animaux venimeux il fit entendre son dernier chant, qui se termine par ces mots célèbres : « Ils grogneraient, les cochons de lait, s’ils connaissaient les douleurs de la truie ». 

Les fils surent venger la mort de leur père. Hella fut fait prisonnier et mis à mort de la manière la plus cruelle. Ivar et Sigurd régnèrent en Danemark, Agner en Angleterre. 

II. 

Il y a dans ce récit long et romanesque des parties qu’on reconnaît très facilement comme vraies et historiques, confirmées par les annales franques, savoir les combats continuels entre Ragnar et Harald. Le rival de Ragnar ne peut être autre que ce Harald qui, dans les années 812-13 et 819-27 partageait le trône avec lui et qui fut baptisé à Mayence en 826 il est donc très probable que Ragnar est le même que Reginfred, qui à la même époque (812-814) était roi de Danemark. M. Jessen se contente de ce résultat, et il ne voit pas qu’il a seulement prouvé que Saxo a confondu les deux personnages, le grand héros Ragnar Lodbrok et le prince malheureux qui règne de 812 à 814 car il est impossible que ce prince soit le vrai héros danois. Nous savons par de solides annales franques, que Reginfred n’a régné que deux ans ; déjà, en 813, Ragnar est expulsé de son royaume, et il va chercher assistance chez les Vendes. Il tombe en 814 dans le combat entre les fils de Godfred. Ainsi Reginfred a lutté pendant trois ans pour être roi de Danemark. Il a remporté la victoire dans le premier combat ; dans le second il est battu et doit s’enfuir du royaume, dans le troisième il perd la vie ! Est-il possible qu’un personnage aussi infortuné aussi fainéant soit anobli et regardé par le Saga comme le plus grand Viking du Nord ? 

Il y a encore un autre fait qui nous défend de croire à l’identité de ces deux personnages. On peut fixer avec une certaine précision l’époque à laquelle vivaient les fils de Ragnar Lodbrok. Bjœrn, côte de fer, est mentionné au milieu du IXe siècle, quand il pillait les rivages de France, avec son maître Hasting. Il retourne de son voyage dans la Méditerranée en 862, et meurt en Frisonie (Pertz, I, 456, II, 304 (Berno Nortmannus), Willelmus Gemmeticensis, I, c. 5 (Bier costae ferreae) Twysden scriptores, 451). On trouve Ivar et Ubbe ainsi que Halvdan en 855 à Shepey (Pertz, XIX, 506, Mathieu de Wertsminster, Flores historiarum (1661), p. 162 : Lothbrocus… duo filii Hinguar et Hubbe, Steenstrup, Indledinng, Normannertiden, 112-115), ils tuent le roi Ella en 867 ; suivant toute vraisemblance, Ivar meurt en 873 (Annales Vltonienses, 873. Fragments of annals, p. 119), Halvdan en 876 (Four Masters 874 (-876) Alband chief af the Dubhgheinte was slain. The war of the Gaedhil, p. 27 A battle in which fell Regnalls son). Un Sitroc ou Sigifred, identique peut-être à Sigurd « le ver dans l’œil » se rencontre dans les annales de 852 à 891 (II y a trop de « Sitric » pour pouvoir indiquer sûrement lequel est le fils de Ragnar ; voir Pertz, I, 386 ; II 304. – Cependant les Annales Inisfallenses nomment etc., 853, deux frères Stricus et Ibarus en Irlande. O’Conor Scriptores II, 34. – Sur les filles de Ragnar Lodbrok, voir Landnamabok, III, 1. Asser (Monumenta Britaniae, p. 481) : « dicuut enim quud lira sorores lIdngari et Habbie filioe videlicet Lodebrochi illud vexillum texuerunt et totum paraverunt illud uno meridiano tempore). Il est bien certain que le père de ces héros qui sont à la fleur de l’âge de 850 à 888 n’est pas mort en 814. Guillaume de Jumiéges nous dit même que Bjœrn, en 850, était envoyé tout jeune par son père en piraterie avec son précepteur. 

III. 

Il nous semble hors de doute qu’il faut chercher le vrai Ragnar Lodbrok, le père de ces jeunes gens, parmi les Vikings de l’ouest, au milieu du siècle. Je désire appeler ici l’attention sur une source irlandaise, très caractéristique. M. O’Donovan l’a publiée en vieil irlandais avec la traduction anglaise pour la Société irlandaise archéologique et celtique, sous le titre de Trois fragments copiés dans les anciennes sources, par Dubhaltach mac Firbisigh (O’Donovan, Three fragments copied from ancient sources, p. 159-163). 

« A cette époque (865-866) apparurent devant York, des Aunites (ce sont les Danois), avec une armée nombreuse, et ils s’emparèrent de la ville et la détruisirent ce fut le commencement de grandes souffrances et de grands malheurs pour les Anglais. Car peu auparavant il y avait eu des guerres et des troubles en Lochlann, dont voici la cause les deux fils cadets d’Albdan, roi de Lochlann, avaient expulsé leur frère aîné Raghnall, de peur qu’il ne succédât à leur père sur le trône de Lochlann. Raghnall vint avec ses trois fils aux Orcades et y resta avec son fils cadet. »

Mais les aînés polisses par leur arrogance et par leur ambition allèrent aux Iles-Britanniques pour attaquer les Francs et les Saxons. Ils croyaient que leur père était retourné en Lochlann peu après leur départ. 
« Alors leur orgueil et leur fougue juvénile les poussèrent vers la « mer Cantabrique », mer entre Érin et l’Espagne, pour aborder en Espagne, où ils firent beaucoup de mal et mirent tout le pays à feu et à sang. Puis ils passèrent par le détroit Gaditanais (endroit où la Méditerranée se joint à l’Océan extérieur), abordèrent sur les côtes d’Afrique, et soutinrent un combat contre les Maures qui furent tués au milieu d’un grand carnage. Mais un des fils se préparant au combat dit à son frère : « Frère, c’est une grande folie et une grande sottise de courir ainsi d’un pays à l’autre, à travers tout le monde et d’exposer notre vie au lieu de défendre notre patrie et d’obéir à la volonté de notre père ; il est seul maintenant loin de sa patrie il vit dans un pays qui n’est pas le sien ; le fils que nous avions laissé auprès de lui a été tué comme il m’a été révélé (il l’avait appris dans un rêve) et un autre fils a succombé sur le champ de bataille. Je serais même étonné que notre père ait eu la vie sauve dans ce combat. Et il en était réellement ainsi ; quod rêvera comprobatum est. »

En prononçant ces paroles, il vit avancer la ligne de bataille des Maures. Il s’élança brusquement dans la mêlée et il arriva jusqu’au roi de Mauritanie en dirigeant des coups coutre lui de sa longue épée il lui coupa une main. Le combat fut continué jusqu’à la fin avec une grande bravoure de part et d’autre mais aucun d’eux ne remporta la victoire beaucoup de guerriers tombèrent, et enfin les deux partis se retirèrent dans leur camp. Ils se provoquèrent à un nouveau combat pour le lendemain. Mais le roi de Mauritanie s’enfuit de son camp, pendant la nuit, après avoir perdu sa main. Au point du jour, les Lochlanns vêtus de leurs armures, se préparèrent au combat pleins d’ardeur et d’espoir. Mais quand les Maures s’aperçurent que leur roi les avait abandonnés ils prirent eux-mêmes la fuite la plupart tombèrent au pouvoir de l’ennemi et furent massacrés. Puis les Lochlanns mirent tout au pillage sur leur passage dans le pays; ils emmenèrent une grande quantité de Maures prisonniers à Érin et ceux-ci sont les hommes bleus d’Érin, car les Maures sont identiques aux hommes noirs, et la Mauritanie a la couleur noire (nigritudo). Mais les deux tiers des Lochlanns furent ou massacrés ou submergés dans le détroit Gaditanais et si le reste échappa ce ne fut que par miracle. A la vérité les hommes bleus furent longtemps à Érin La Mauritanie est située vis-à-vis des îles Baléares. 

II y a ici des renseignements très-remarquables. Les fils de Raghnall se livrent à la piraterie d’Angleterre, en Espagne et en Mauritanie ! On nous raconte leurs pressentiments et leurs craintes de la mort de leur père ! Nous nous trouvons presque d’accord avec le Saga islandais qui nous dit que les fils de Ragnar, ayant pillé les pays du Sud (jusqu’à Luna) retournèrent sur leurs pas. Ils pensaient visiter le royaume que Ragnar gouvernait ; ils ne pas les résultats de son expédition et ils étaient très curieux de savoir comment il avait réussi (Fornald. Sœgur, I, 283). Dans le Saga comme dans la chronique irlandaise, le père meurt pendant leur entreprise dans la Méditerranée. 

Étudions à fond cette chronique irlandaise. D’abord, est-ce une bonne source ? Le texte n’est conservé que dans une copie d’un manuscrit sur vélin du XVIIe siècle, mais il n’y a pas lieu, pour cette cause, de soupçonner la chronique. Ses données se confirment par d’autres annales irlandaises et anglaises elles se basent, selon toute apparence, principalement sur les vieilles chansons héroïques et sur des chroniques actuellement perdues (L’éditeur, en parlant d’une autre partie de la chronique (p. 177), juge qu’elle est la plus complète des sources découvertes jusqu’ici, qu’elle semble tout à fait authentique et écrite immédiatement après l’événement). 

La partie citée ici commence par raconter comment les Danois conquirent la ville de York avec une grande armée. Auparavant, on a parlé d’un événement notable en 867 il n’est donc pas douteux que la chronique ne concerne le siège de York en 867. De cette époque, la chronique revient à ce qui se passait quelque temps auparavant, comment les fils de Raghnall séjournèrent en Angleterre avec une nombreuse armée et se disposèrent à faire des expéditions dans des pays étrangers. Ils firent voile pour l’Espagne et la Mauritanie. A quelle époque faut-il fixer cette expédition ? 

Les Normands, dans le IXe siècle, visitèrent l’Espagne seulement deux fois, en 844 et en 858-860 il faut choisir entre ces deux époques, et. comme la dernière est plus rapprochée de 867, elle est la plus vraisemblable. Il est vrai que le géographe arabe, Becrî, raconte que les Madjous (les païens) abordèrent, dans leur première expédition, à la côte occidentale de l’Afrique, mais ils ne vinrent pas alors à la Méditerranée, et leur descente avait un but paisible (Ibn-al-Coutîa raconte un pillage à Nécour, dans la Médi- terranée, en 844 mais il a confondu les deux expéditions, comme le prouve Dozy, Recherches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne (seconde édition), II, 288-90). On trouvera chez plusieurs auteurs arabes des renseignements sur les pillages en 860 conformes en plusieurs points à la chronique irlandaise. Becrî, par exemple, nous dit que les Normands passèrent d’Espagne en Afrique et abordèrent à Nécour (actuellement Mezemma). La ville fut prise les Normands pillèrent et firent prisonniers les Musulmans, qui durent racheter leur liberté au prix de fortes rançons. D’autres Arabes disent brièvement que les Normands allèrent en Afrique et ravagèrent le pays ; Sébastian de Salamanca confirme qu’ils pillèrent Nachor, en Mauritanie, et massacrèrent un grand nombre de Musulmans puis ils attaquèrent les îles Majorka, Formentera et Minorka, qui furent ravagées (Becrî (p. 92, éd. Slane) Ils prirent la ville, la pillèrent et réduisirent ses habitants en servitude, à l’exception de ceux qui s’étaient sauvés par la fuite. Parmi leurs prisonniers se trouvèrent Ama-ar-rahmân et Khanoula filles de Wàkif-ibn-Motacim ibn-Çalîh. L’imâm Mohammed ibn-Abdérame les racheta. Les Madjous restèrent huit jours à Nècour. Dozy, 293, Scriptores Rerum Danic. I, 552). 

Je crois que ces renseignements confirment d’une manière décisive la chronique irlandaise.* Son auteur sait que les Normands attaquèrent les rivages de l’Afrique après avoir passé le détroit de Gibraltar la scène de ces exploits, la Mauritanie y est placée vis- à-vis des îles Baléares, tout ceci conforme avec Nécour. La chronique dit encore qu’un tiers à peine des Vikings revint dans sa patrie, tant fut grand le nombre des guerriers tués sur le champ de bataille ou noyés dans le détroit gaditanois. Ainsi, la flotte doit avoir fait naufrage, un fait que Ibn-Adhàri confirme en disant que les Normands, qui en 860 retournaient en Espagne avaient perdu plus de 40 de leurs vaisseaux (Ibn-Àdhârî (éd. Dozy, II, p. 99) : Ensuite, ils retournèrent vers la côte d’Espagne mais ils avaient déjà perdu plus de quarante de leurs vaisseaux, et quand ils eurent engagé un combat avec la flotte de l’émir Mohammed, sur la côte de Sidona, ils en perdirent encore deux qui étaient chargés de grandes richesses. Leurs autres navires continuèrent leur route. Dozy, Recherches, 292). Guillaume de Jumiéges, parlant du même événement, nous raconte que la plus grande partie des navires en retour d’expédition dans la Méditerranée firent naufrage (L. 1, c. 11. « Nam Bier totius excidij signifer, exercituumque Rex, dum natiuum solum repeteret, naufragium passus, vix apud Anglos portum obtinuit, quam pluribus de suis nauibus submersis. Indeque Frisiam repetens ibidem obiit mortem. » Cf. Benoît, Chronique, 1

Enfin nous nous demandons s’il y avait des fils de Lodbrok dans ce voyage à la Méditerranée. C’est ce qu’on ne saurait nier. Bier, côte de fer, est cité par Guillaume de Jumiéges, par Wace, par Benoît comme le chef de l’expédition avec son père nourricier Hasting. 

Ainsi la chronique irlandaise est confirmée dans tant de points, qu’on doit, je crois, l’accueillir comme très digne de foi. 

Il nous semble donc hors de doute que nous avons trouvé le vrai Ragnar Lodbrok, le personnage historique, auquel se rattachent toutes ces guerres et toutes ces conquêtes dont parlent Saxo et les Sagas. Le héros a vécu, comme nous l’avions supposé, vers le milieu du IXe siècle il est mort vers 860 pendant que ses fils allaient à la Méditerranée et en Afrique. 

IV. 

Nous continuons nos recherches pour trouver d’autres traces authentiques de notre héros. 

Les annales franques parlent d’un Ragneri qui, en 845, vint par la Seine jusqu’à Paris et ravagea le pays (Pertz, Scriptores, II, 302 : « Anno 845 Ragneri dux Nort-mannorum venit cum classe sua et usque Parisius accessit »). Il est possible que nous nous trouvions ici en face de notre héros. 

Je vais prouver que la tradition de Saxo connaît cette expédition de Ragnar ; malheureusement elle l’a tout à fait défigurée. Je prie le lecteur de me suivre patiemment non au milieu d’annales sûres, mais à travers des traditions sombres et mystérieuses. Ragnar (nous dit Saxo) faisait une expédition contre les Bjarmois. Ceux-ci par leurs enchantements, déterminèrent le Ciel à envoyer sur la terre des nuages épais comme un brouillard qui forcèrent les Danois à arrêter leur navigation ; ils souffraient déjà du manque de vivres. Puis les Bjarmois changèrent la température en une chaleur excessive cette variation subite de la température engendra une dyssenterie qui décima l’armée. Ragnar dut se retirer au pays des Kourois et des Finnois (Saxo, 452 :  » At Regnerus, cœteris prompta sibi deditione substratis, quum quinquennem prope modum piraticam explevisset, Bjarmos nuper devictos invalida subjectionis fide palam imperium detrectantes invenit. Qui quum adventum ejus compertum. Haberent carminibus aggressi cœlum solicifatas nubes ad summam usque nimborum violentiam impulerunt. Quse res Danos aliquamdiu navigatione prohibitos alimentorum facul- tate defecit. Eosdem quoque, subito remissa tempestate œstuo- sissimi fervoris flagrantia torruit. Nec ea quidem pestis concitati frigoris magnitudine tolerabilior extitit. Itaque anceps geminae intemperantiee malum vicissim affecta corpora immoderata utriusque status accessione corrupit. Cœterum laxi ventris profluvium complurimos exanimavit. Ita Danorum plerique, dubia cœli qualitate conclusi, passim oborta corporum pestilentia decesserunt. Cumque se Regnerus adulterina magis quam vera aeris vi praepeditum animadverteret utcunque navigatione producta, in Curorum Semborumque regionem accessit »). 

Regardons de plus près ce qui arriva à la flotte normande en 845. Prudentius nous raconte que les Normands, avec 120 navires s’étaient avancés par la Seine jusqu’à Paris. A la même époque, une famine affreuse, après un hiver très dur, ravageait la Gaule au point que les habitants mouraient par milliers. Il fallait payer les Normands qui se retiraient de la Seine et pillaient les côtes de la mer. Mais Dieu ne voulut pas permettre que leur orgueil restât sans châtiment. Après leur pillage du couvent Sithdiu (St-Bertin), les Normands furent aveuglés par des brouillards et frappés de folie de sorte que quelques-uns seulement parvinrent à s’échapper. Cette même histoire se retrouve dans les Annales de Xanten, dans la : Vita Sancti Germani et dans la Vita Sancti Gommari avec plusieurs détails on apprend le nom du chef des Normands, Ragnar on voit qu’un fléau ou une maladie frappe les guerriers, qui sont aveuglés et souffrent d’une affreuse dyssenterie du reste la scène varie un peu dans les différents récits (Voir Pertz, Scriptores, I, 228 ; I, 441 : « Ita divino judicio vel tenebris cœcati et insania sunt repulsi, ut vix perpauci evaderent qui Dei omnipotentis iter ceteris nuntiarent. » Duchesne, Historia Francorum, II, 657 : « Divini judicii caecitate sunt perculsi… insuper et ita dysenterise morbo, sunt afflicti ut dum quotidie morerentur nullus ex tanta multitudine se putaret evadere. » Acta Sanctorum, 28 mai, p. 799 ; 11 oct., p. 688. Steenstrup, Indledning i Normannertiden, p. 97). 

Il nous semble impossible de nier que les deux récits, la fable païenne et la légende chrétienne, traitent du même fait historique, et il est même intéressant de voir les différentes formes sous lesquelles il se présente. Les deux récits ont les mêmes parties essentielles : 

1° Une flotte normande surprise par le mauvais temps pendant une expédition. 

2° Les troupes entourées de brouillards et obligées de suspendre leur expédition. 

3° Une dyssenterie les frappant et les obligeant à quitter le pays. 

4. Dans les deux cas, le fléau a pour cause une influence surnaturelle. 

5. Les deux récits mentionnent un chef Ragnar. 

Ainsi nous croyons avoir retrouvé Ragnar Lodbrok encore une fois quoique ses exploits soient très altérés dans les récits de Saxo et de la légende. Il est vrai que les Annales de Xanten et la Vita S. Germani disent que Ragnar meurt de maladie tandis que Ragnar Lodbrok doit avoir vécu jusqu’en 860 mais cette conclusion nous semble empruntée au style légendaire ; aussi la Vita S. Gommari se contente-t-elle de le représenter comme ayant été aveugle jusqu’à sa mort. 

V. 

Un savant irlandais distingué, le Dr Todd a cherché, par une autre voie, à fixer le temps de Ragnar Lodbrok en l’identifiant avec le roi d’Irlande, Turgesius, mais ses arguments ne nous semblent pas concluants. Il est vrai que Ragnar, suivant Saxo, tue le roi irlandais Melbricus, et qu’un roi Maelbrigdhe, suivant les chroniques irlandaises, est battu par les Normands en 831 (Four masters, 829. Chronicon Scotorum, 831), mais les annales d’Irlande ne disent pas que cette flotte ait été commandée par Turgesius, qui, au contraire, selon elles, n’arrive pas avant 832. Aussi, les récits de la mort de ces deux héros sont-ils bien différents. Turgesius suivant les annales de l’Irlande, est noyé par les Irlandais dans le Loch-Uair, en 845 ; suivant une fable plus moderne, il fut poignardé dans un congrès de paix par quelques jeunes Irlandais déguisés en jeunes filles. Ragnar Lodbrok, au contraire, suivant la tradition scandinave, est mort en Northumbrie au pouvoir du roi Hella. Mais selon le Dr. Todd, la tradition générale du Nord serait que Ragnar est mort en Irlande (The war of the Gaedhil, p. I. IV.). 

Voyons d’abord Saxo. Il appelle le père de Hella Hamo, « rex Britanniae » (p. 448) ; plus bas, Hella se fait proclamer roi d’Angleterre (p. 459), et, ayant été battu, fuit en Irlande (« Hella ad Hybernos collatus ») ; Ragnar l’y attaque, mais devient son prisonnier. Après la mort de son père, Ivar veut le venger et fait une expédition en Angleterre (p. 462). Ainsi, Saxo ne nomme l’Irlande que pour parler de la mort de Ragnar. Il me semble donc très naturel de supposer que Saxo n’a pas écrit : « Hella ad Hybernos collatus », mais « ad Humbros » suivant sa manière de désigner les habitants de la Northumbrie, voir p. 366 : « Humbrorum rege prostrato ». Cette conjecture a d’abord pour base : 1° cette vérité historique que Hella se retire chez les Northumbriens ; 2° ce fait que Saxo ne dit pas ailleurs que Hella vivait en Irlande ; 3° enfin le témoignage du Lodbrogsaga, ch. XV, et du « Thattr af Ragnars sonum », ch. III, qui disent tous les deux que Hella vivait en Angleterre et en Northumbrie (Deux chroniques latines d’un temps assez moderne, qui partent de Ella en « Hibernia » sont sans doute à corriger de la même manière. Langebek, Scriptores, I, 36, 156). 

Ce passage n’est pas, à beaucoup près, le seul qu’il faille corriger dans le texte de Saxo ; et chose remarquable, il sera très souvent possible en le corrigeant de le rendre plus intelligible et plus conforme à d’autres sources. Saxo parle, par exemple, p. 458 de l’expédition de Ragnar en Angle- terre, de son combat devant « Norvicus » avec le roi Hella. Ici il faut lire « Jorvicus » l’ancien nom scandinave d’York, qui est beaucoup plus célèbre dans l’histoire des Vikings que Norwick et qui même est mentionné dans une chanson que cite le saga of Ragnars sonum (Ch. III : Ok Ellu bak at let hinn er sat Ivar ara Jorvik skorit). Ce mot corrigé, on comprend que le texte de Saxo parle de la guerre célèbre autour d’York en 867, dont les chroniques anglo-saxonnes et d’autres sources nous donnent une description exacte. Il y avait à cette époque une guerre civile et des troubles en Northumbrie on avait détrôné le roi Osbert et élu un autre Hella qui ne pouvait invoquer aucun droit de succession (comparer l’expression de Saxo « In Hellam quendam… falsam regis contulerunt potestatem »). Les armées danoises, qui avaient abordé à l’Ostangel, en 866, profitant de ces troubles partirent en expédition contre les Northumbriens sous leurs chefs Ivar et Ubbe, fils de Ragnar Lodbrok. Cependant le péril commun rapprocha les deux rivaux, qui se dirigèrent vers York et assiégèrent la ville. Après un combat acharné, les Danois remportèrent la victoire et les deux rois furent tués. Chez Saxo, Ella n’est que mis en fuite ; et il y a aussi des sources étrangères qui disent qu’Ella ne mourut pas dans le combat même, mais peu de temps après dans des circonstances spéciales et assez mal définies (Suivant Geffroy Gaimar, V. 2725, et Bromton, Twysden, col. 803, Ella était à la chasse pendant le combat et succomba plus tard. O’Donovan, Three fragments, p. 173 « They defeated the Saxons and killed the Saxon king there viz. Alle through the treachery and deceit of a young man of his own people »). 

VI. 

Il reste encore à étudier les récits de Saxo sur le fils de Ragnar nommé Hvitsoerk. 

Ragnar fait la guerre contre l’Hellespont et son roi Dian, qui succombe dans le combat. Ses fils Dian et Daxon reçoivent des secours de la Russie et de la Scythie ; néanmoins, toutes les armées rivales sont battues par Ragnar (Les machines immenses dont Ragnar, selon Saxo, se sert ici sont les mêmes que celles que Abbo chante dans ses rythmes sur le siège de Paris les deux auteurs les comparent à des animaux énormes. Voir Steenstrup, Indledning, p.110-112 ; Pertz, Scriptores, II, 782-783 ; nicher, 1. II, ch. X). La Scythie, qui semble être le seul pays conquis, est donné à Huitsœrk. Il résulte de l’ensemble de ce texte que Ragnar est allé à l’Hel- lespont par une voie orientale (Saxo, p. 451-452). 

Comme c’est un fils de Ragnar qui joue un des principaux rôles dans ce récit, Saxo doit sans doute parler ici du temps écoulé depuis 850 à 870, et nous rechercherons en conséquence si l’on a fondé à cette époque une province Scandinave, « la Scythie ». 

On sait qu’au milieu du IXe siècle (Nestor dit 862), les trois frères Rurik, Sineus et Truwor furent appelés de l’autre côté de la mer pour gouverner les peuples slaves qui demeuraient au sud du golfe de Bothnie. Ils se partagèrent le pays, et, après la mort de ses deux frères, Rurik semble gouverner en souverain et donner les provinces en fief. Nestor à ce sujet s’exprime en ces termes (I, p. 21, trad. par Paris) : « Or, il y avait parmi les Varègues deux hommes Oskold et Dir, qui n’étaient pas de sa famille, mais pourtant boyards. Sans sa permission, ils quittèrent leur père, et, suivis de quelques compagnons, ils pénétrèrent dans le pays et passèrent même par le Dniéper jusqu’à Fraragrad. Chemin faisant, ils découvrirent une ville située sur une montagne, ils demandèrent : « A qui est cette ville ? » On leur répondit : « Elle appartenait autrefois à trois frères Kii, Schtechek et Choriw, qui l’ont bâtie ; mais ils sont morts et actuellement, nous qui l’habitons, nous payons tribut aux Kazares. » Oskold et Dir, apprenant ceci, s’établirent dans cette ville appelèrent à eux un grand nombre de Varègues et commencèrent à régner sur les Poloniens et leur pays ». 

Nous voyons par là que deux chefs de l’armée de Rurik, mécontents de leur situation, s’aventurent en expédition vers le sud et fondent un royaume en Pologne avec Kijew pour capitale (Bestushef-Rjumin, Geschichle Ruszlands, I, 74). 

Or, ce pays est justement appelé la Scythie par les géographes du Nord (N. M. Peterson. Den gammel nordiske Geografi, p. 271), et il n’est pas moins vrai que les Grecs appelaient les guerriers de cette province des Scythes. Ainsi, les autres sources confirment les données de Saxo, d’après lesquelles les Scandinaves à cette époque ont conquis une province, « la Scythie », dans le Sud. Il semble donc bien sûr que le fils de Ragnar s’est trouvé dans la suite de Dir et d’Askold. 

Nous savons encore que les Normands de Kiew ont fait une expédition contre Constantinople en 865. Suivant Nestor et d’autres historiens, Oskold et Dir allèrent avec une grande flotte, par le Dniéper, à Pontus Euxinus. Après avoir pillé toutes les côtes adjacentes, ils finirent par assiéger Constantinople. La ville fut en grand péril, mais grâce à un orage violent leurs navires firent naufrage et durent se retirer sans succès. C’est à tort que Saxo nous raconte ces exploits comme ayant eu une issue absolument favorable il est cependant vrai que les Normands faisaient beaucoup de mal pendant leur navigation en allant et en retournant (Voir Nestor, I, p. 22. Pertz Scriptores, VII, 18 : « Eo tempore Normannorum gentes cum 360 navibus Constantino-politanam urbem adire ausi sunt. Verum quia nulla ratione inexpugnabilem ledere valebant urbem, suburbanum fortiter patrantes bellum quam plurimos ibi occidere non pepercerunt et sic prodicta gens cum triumpho ad propriam regessa est. » Cf. les notes de M. Kunik à Laspia de M. Dorn, dans les Mém. de l’Académie imper, des Sciences de Saint-Pétersbourg, 7e série, t. XXIII, p. 230). 

Vient enfin le récit de Saxo sur la mort de Hvitsœrk (p. 456-458). Il faut d’abord remarquer que Saxo appelle Hvitsoerk « Svetiœ principans », prince de la Suède. C’est très singulier. Nous venons de lire que la province des Scythes « Scytharum provincia » a été donnée à Hvitsœrk, pourquoi Saxo parle-t-il ici de son règne en Suède ? Il a même, peu avant (p. 450), attribué la Suède à son frère Bjœrn. Il est enfin trop singulier qu’un roi de l’Hellespont vienne attaquer le roi de Suède. Ainsi la voie est toute prête pour une correction du texte, laquelle se présente du reste tout naturellement. Il faut lire sans doute au lieu de Suetia, Scytia. 

Saxo nous raconte que le roi d’Hellespont avait essayé en vain de vaincre le roi de Scythie, Hvitsœrk. Il résolut de procéder par fraude. Après avoir conclu une paix fictive avec le roi, il se fit inviter à un régal chez lui. Il introduisit secrètement ses guerriers dans la ville déguisés en marchands ils venaient en voiture pour faire leur commerce. Mais ils avaient des armes cachées, et, pendant la nuit, ils attaquèrent Hvitsœck dans son château. Il fut fait prisonnier et brûlé avec douze de ses chefs sur un grand bûcher. 

Nestor nous dit (I, p. 29) Oleg s’approche des montagnes de Kiew, et, apprenant qu’Oskold et Dir y règnent il ordonne à quelques-uns de ses soldats de se cacher dans des barques et de le suivre il laisse le reste de son armée en arrière, et s’avance tenant dans ses bras le fils de Rurik, Igor alors encore enfant. Il gagne les environs de la montagne d’Ugor, puis envoie à Oskold et Dir le message suivant : « Nous sommes des marchands qui venons au nom d’Oleg et d’Igor, fils de Rurik, nous nous rendons en Grèce venez et ne voyez en nous que des compatriotes ». Mais à peine Oskold et Dir sont-ils arrivés que les soldats russes sautent hors de leurs barques, et qu’Oleg dit aux deux frères : « Vous n’êtes point princes ni même issus de princes tenez ajoute-t-il, en leur montrant Igor fils de Rurik voici votre maître ». A ces mots les gens d’Oleg frappent Oskold et Dir et les mettent à mort. 

Nous voyons ici que Saxo encore une fois attribue l’histoire et le sort de Oskold et Dir au fils de Ragnar. Je n’ose pas identifier Hvitsœrk avec un de ces héros, mais il y a toute raison pour croire qu’il a fait partie de leur suite (Les conquérants de la Russie étaient surtout Suédois. Il est certain cependant que les Danois faisaient des expéditions en Russie (voir Anscharii vita Ser. R. D., I, 461, 478. Lod-brokarquida, v. 3, parle de Dyna minni), et il est très-probable qu’ils prenaient part aux expéditions indiquées. Nestor nous dit que beaucoup de Varjagues s’assemblaient autour de Askold et de Dir, et Thietmar dit de Kijew, la capitale de la Scythie, que ses habitants consistaient pour la plupart en « veloces Dani ». Ou voit de beaucoup de passages de Thietmar que les Dani sont les habitants de Danemark. Pertz, Scriptores, III, 871.). Ce qui nous semble le plus intéressant dans le récit de Saxo, c’est la confirmation qu’il nous donne de certains passages de Nestor. On sait comment on a cherché à combattre et à discréditer le récit de cet historien sur le gouvernement des Scandinaves en Russie, et avec quelle fureur on a attaqué l’idée que les Suédois seraient fondateurs du royaume russe. Par suite du manque de sources, il est impossible de prouver la vérité des détails du récit de Nestor, mais l’ensemble de son récit est certainement inattaquable. Je viens de démontrer que Saxo, si l’on comprend et interprète bien son histoire sur la conquête de Kijew, affirme le même grand fait avec plusieurs des détails indiqués par Nestor. La Scandinavie elle aussi a conservé une tradition identique sur les colonies des Normands en Scythie et à Kijew, et sur leur plus ancienne histoire. 

Il est temps de terminer ces études sur Ragnar qui nous ont menés à l’Ouest, à l’Est et au Sud, et de fixer quelques-uns des résultats obtenus. Nous croyons avoir prouvé que les traditions sur Ragnar Lodbrok contiennent beaucoup plus de vrais faits historiques qu’on ne l’a pensé jusqu’ici et qu’une critique juste peut en tirer encore de nouveaux renseignements historiques de même qu’elle peut expliquer quels sont les événements et les exploits qui ont fait naître ces traditions fabuleuses. Nous croyons avoir démontré que l’illustre héros a vécu au milieu du IXe siècle, qu’il est mort vers 860 (II n’est pas facile d’indiquer la place de Ragnar dans la famille royale de Danemark cependant je vais proposer une hypothèse qui me semble assez probable. Ragnar ne semble pas appartenir à cette branche de la famille royale qui régnait en Danemark. Ce n’est pas sans doute par un hasard que les fils de Ragnar sont tous en activité en 855, justement l’année qui suivit le grand combat en Danemark entre les prétendants du trône. Nous trouvons pendant l’été de 855 Sydroc et Berno en France, Halfdan, Ubbe et Ivar à Shepey. La chronique irlandaise dit que Ragnar fut expulsé de sa patrie un peu avant 859 et que les fils de Ragnar restèrent dans les Iles-Britanniques et pensaient attaquer les Saxons et les Francs avec leur armée. C’est une description exacte de la situation. Il y a encore des dates qui nous font penser à la Frisonie comme la patrie de la famille de Ragnar. Bero meurt en Frisonie ; il y a des Frisons dans l’armée d’Angleterre en 855 Simeon Dunelmensis nomme Ubbe dux Frisiarum. Suivant la chronique irlandaise Ragnar était fils de Halvdan, et il y avait en Frisonie un chef danois du nom de Halfdan. Ermoldus Nigellus nous dit qu’un dux Northmannorum Alfdeni se fit vassal de Charlemagne en 807 (Pertz, Scriptores, I, 263), et les annales nous disent qu’en 837, dux christianissimus ex stirpe Danorum Hemning, fils de Halvdan, fut tué par les Normands à Walcheren (Pertz, I, 361, II, 604 ; Les deux princes étaient donc probablement père et fils). Ce fut un célèbre Viking mais la tradition a grandi sa gloire en rattachant à sa personne plusieurs des exploits et des conquêtes de ses fils. Les fils de Ragnar ont été des Vikings illustres auxquels les annales étrangères attribuent de grands exploits. De nombreuses victoires en France, en Angleterre et en Irlande glorifient leurs noms. Ils ont poussé les expéditions normandes le plus loin vers le Nord, car Ostangel et la Northumbrie ont été conquis par eux d’abord ils ont aussi atteint les dernières limites au Sud, car c’est par eux, les premiers que les peuples de la Méditerranée ont connu « la fureur des Normands ». en 855. 

Ragnar et Aslaug egalement appelée Aslög, Kráka, Kraba ou Randalin, son épouse.

On peut lire dans l’ouvrage La mythologie de tous les temps, de tous les lieux et de tous les peuples, publié par Louis-Nicolas Bescherelle (1802-1883) :

Ragnar était grand de taille, spirituel, généreux envers ceux qu’il aimait, et terrible dans les batailles. C’est assez dire que Ragnar était un prince accompli. A la même époque régnait en Jutland un roi nommé Herrand, dont la fille, Thola, joignait a une beauté ravissante, à une taille souple, élevée, élégante, toutes les qualités imaginables. Thôla était la perle des princesses. Herrand, toujours en extase devant elle, lui offrait chaque matin un cadeau, et il avait juré d’en faire autant toute sa vie. Un jour, il lui apporte un dragon jeune et beau. Les femmes, depuis notre mère Eve, ont toujours dans leur sein aux fêtes de la Bonne Déesse, et nous qui ne datons pas de si loin, nous en avons vu souvent former un bracelet vivant autour des bras de nos élégantes Parisiennes. Thôla donc raffolait de son dragon. Elle le mit dans une cage magnifique et lui fit un lit d’or. Le serpent, ainsi choyé, grandissait à vue d’œil ; l’or grandissait avec lui; et bientôt il enveloppa de ses replis immenses l’appartement même de Thôla. Le dragon s’était épris de la charmante jeune fille, et, jaloux de son trésor, il ne permettait à personne, pas même à son père, de pénétrer jusqu’à elle. L’amour pourtant ne lui avait point fait perdre l’appétit, et il mangeait à chaque repas un taureau qu’il avalait d’une bouchée. Le roi était désespéré.Il ne se trouvait pas dans le Jutland un seul guerrier qui osât se mesurer avec le monstre. Herrand fit publier de tous côtés qu’il donnerait sa fille en mariage à l’homme, quel qu’il fût, qui la délivrerait, et que l’or qui servait de couche au dragon, serait la dot de la princesse. Ragnar, à cette nouvelle, se fait faire des culottes et un capuchon de peau d’ours, dont les poils épais étaient bouclés de manière à ce que rien ne pût pénétrer à travers, ce qui lui fit donner le nom de Lodbrok ; il trempa ensuite ce singulier accoutrement dans de la poix bouillante, qu’il laissa durcir, et, l’été venu, s’embarqua pour le Jutland avec une escorte de guerriers. Laissant tous ses compagnons sur le navire, Ragnar descend sur le rivage, se roule dans le sable, arrive dès les premières lueurs de l’aube matinale au palais de Herrand, pénètre jusqu’à l’appartement de Thôla, s’élance vers le dragon, le frappe avec fureur, et le fer de sa lance pénètre si avant dans les flancs du reptile énorme, qu’il demeure fixé dans la plaie. Le serpent s’agite avec rage, une gerbe de sang empoisonné jaillit de sa blessure ; mais Ragnar avait tout prévu, il tourne le dos avec rapidité, et reçoit sur son manteau de peau d’ours le venin mortel, qui ne lui porte aucune atteinte. Il se retire alors, et regagne son navire. Le dragon, en se débattant dans les angoisses de la mort, avait fait trembler le palais tout entier; Herrand accourt : Il peut enfin serrer dans ses bras sa fille bien-aimée ! Mais le guerrier libérateur ne vient point réclamer le prix de son exploit. Le roi pourtant veut tenir sa promesse. Il invite le vainqueur à se présenter à un jour fixé, avec le bois de lance auquel appartient la pointe qu’on a retirée du corps du dragon. Une foule de guerriers arrivent pour être témoins de cette grande solennité. Ragnar apporte le bois de la lance. Le fer s’y adapte ; il épouse la belle Thôla, et son vaisseau, fendant les flots écumants, le ramène bientôt avec sa compagne sur les côtes du Danemark.

On lit également dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle : français, historique, géographique, mythologique, bibliographique…. TOME 13, édité par Pierre Larousse (1817-1875) :

RAGNAR LODBROK, héros scandinave, fils du roi de Danemark Sigurd-Hring, et dont l’existence légendaire se trouve racontée dans une des sagas les plus anciennes et les plus populaires de l’Islande. D’après cette saga, il existait autrefois en Gothland un roi puissant qui avait une fille charmante appelée Thora. Il lui apporta un jour un joli serpent d’une rare espèce ; Thora le reçut avec joie, le posa sur un lingot d’or et l’enferma dans une cage ; mais bientôt le serpent grandit d’une manière effrayante. Il brisa sa porte, sortit et toucha aux deux extrémités de la salle, puis aux deux extrémités de la maison et il en vint à enlacer dans sa puissante étreinte toutes les murailles du château. Avec lui le lingot grandissait aussi, et le serpent était là, accroupi sur son or, l’œil enflammé, effrayant à voir. Le roi promit sa fille à celui qui tuerait le monstre. C’est alors que Ragnar, fils de Sigurd, se présenta, lutta contre le dragon et le perça de sa lance. Il épousa ensuite Thora, mais elle mourut peu de temps après, et Ragnar, pour se consoler, s’en alla guerroyer de côté et d’autre. Il arrive un jour en Norvège ; ses compagnons découvrent dans une pauvre chaumière une jeune fille d’une beauté merveilleuse ils en parlent avec enthousiasme à Ragnar, qui leur pose une de ces énigmes si fréquentes dans la poésie du Nord : « Si cette jeune fille est aussi belle que vous dites, amenez-la moi ; mais il faut qu’elle vienne ici sans être habillée et cependant sans être nue, qu’elle n’ait rien mangé et qu’elle ne soit pas a jeun, qu’elle n’arrive pas seule et qu’elle ne soit accompagnée de personne ». La jeunes fille, nommée Kraka, résout immédiatement l’énigme elle laisse tomber ses longs cheveux blonds autour de son corps et s’enveloppe dans un filet de pêche ; elle goûte un peu de poireau (le mot lauk, poireau, signifie aussi graisse de viande) et se fait accompagner, non d’un homme, mais d’un chien. Ragnar, en la voyant, devint amoureux d’elle et l’épousa. Mais, par la suite, il lui devint infidèle et se fiança, en Suède, à Ingeborg, la fille du roi. Lorsqu’il revint en Danemark, Kraka lui reprocha violemment sa trahison et lui apprit qu’elle n’était pas fille d’un paysan, qu’elle était Aslanga, la fille de Sigurd, le meurtrier de Fafnir, et « pour preuve, ajouta-t-elle, il te naîtra bientôt un fils dans les yeux duquel sera peinte, l’image d’un dragon ». Ragnar refusa alors d’épouser Ingeborg, et une guerre terrible commença entre la Suède et le Danemark. Cette guerre dura de longues années ; les fils de Ragnar s’y couvrirent de gloire ; dans leurs courses guerrières, dit la saga, ils allèrent jusqu’en Helvétie et seraient allés jusqu’à Rome s’ils en avaient connu le chemin. 

Dans une autre guerre contre Elli, roi d’Angleterre, Ragnar fut pris et jeté dans une fosse remplie de vipères. La saga rapporte le magnifique chant de mort entonné par vieux guerrier durant cet horrible supplice. Après sa mort, ses fils le vengèrent comme il l’avait espéré. Ils débarquèrent en Angleterre; après quelques combats, l’un d’eux, Ivar, alla trouver Elli : « Je te promets, lui dit-il, de ne jamais porter les armes contre toi si tu veux me donner dans ton royaume autant de terre que peut en contenir une peau de bœuf. » Le roi sourit d’une prière si humble et lui accorde ce qu’il demande. Ivar coupe la peau de bœuf par fines lanières, enveloppe une vaste étendue de terrain et y construit la forteresse de Londres. Ses frères s’emparent ensuite d’Elli et le font expirer dans les tortures. Ivar, dit la saga, régna longtemps en Angleterre. La saga de Ragnar-Lodbrok et surtout son chant de mort sont encore populaires en Islande. Une édition en a été publiée à Copenhague. (1826, 1 vol. in-80).

Nous vous partageons également un pdf de l’arbre généalogique de Ragnar Lodbrok. Seulement la descendance et non l’ascendance. Celui-ci à été fait par Loïc PRIOU que nous remercions chaleureusement. 

https://1fichier.com/?jbolffnyvv6zbok39vxh

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